Poursuites judiciaires et travail de mémoire politique

Les Alliés veulent traduire en justice les autrices et auteurs de crimes après la guerre.

Le gouvernement français introduit le chef d’accusation de « crimes contre l’humanité » dans le procès des principaux criminels de guerre à Nuremberg. Toutefois, après quelques années de poursuites pénales, les responsables parviennent à se réinsérer assez facilement dans la société, tant en France qu’en Allemagne. Le procès Eichmann à Jérusalem (1961), le premier procès d’Auschwitz à Francfort-sur-le-Main (1963-1965) et le procès Barbie à Lyon (1987) constituent des césures dans la perception des crimes et conduisent à un lent changement de mentalité. Les poursuites pénales ne sont toujours pas achevées à ce jour.

© Landesarchiv Speyer, J 74 5316
Décision du procureur général, 11.10.1947

En mars 1945, peu avant la Libération, le maire de Kandel (Palatinat) déclare encore qu’il est déterminé à assassiner le seul Juif vivant encore dans la commune. En 1947, le procureur général ne voit dans ces propos aucune infraction, pas même la menace.

© Politisches Archiv, Auswärtiges Amt, B 83, Bd. 1351, Bl. 1-2
Courrier de l’ambassade d’Allemagne en Bolivie au ministère des Affaires étrangères, 14.1.1966

Bien que Klaus Barbie, chef de la Gestapo de Lyon, soit condamné à mort par contumace en 1947 en France, il travaille pour différents services secrets de l’Ouest pendant les premières années d’après-guerre. En 1951, il émigre avec sa famille en Bolivie sous l’identité de Klaus Altmann. En 1966, des investigations de l’ambassade d’Allemagne révèlent uniquement qu’Altmann, « membre de la SS à un grade d’officier supérieur, [a opéré] en France ». La Bolivie n’extrade Barbie vers la France qu’en 1983. Lors du procès qui s’ensuit, Léa Feldblum, la seule rescapée de la maison d’Izieu, est un témoin important de l’accusation. Barbie est condamné à la prison à vie et meurt en détention en 1991.

© Staatsarchiv Freiburg, F 178/2, Nr. 165
Courrier du ministère de la Justice badois au gouvernement militaire français, 5.10.1948

En 1948, le parquet enquête sur l’implication dans la déportation à Gurs de l’ancien chef du service de sécurité de la SS à Villingen. La procédure contre Hans Helbing est mollement menée. Les rares policiers interrogés n’ayant pu ou ayant refusé de donner des informations concrètes, l’enquête est rapidement close. Dans le cadre d’une procédure de dénazification, un tribunal condamne Helbing en 1949 à trois ans de détention pour ses activités pour le service de sécurité de la SS, mais le gracie au bout d’un an.

“Lorsque j’ai entendu parler, en France, du transport des Juifs du Bade et du Palatinat vers la France, mon premier sentiment a été que ces Juifs pourraient avoir un sort plus clément que celui qui leur serait réservé en Allemagne. Puis les premiers rapports sur les abus et les souffrances de ces Juifs dans des camps dans les Pyrénées sont arrivés. Quand nous avons ensuite entendu parler des transports vers l’Est, on a d’abord pensé qu’ils y seraient peut-être mieux que dans les Pyrénées, puisque si on utilisait leur force de travail, il faudrait au moins les traiter à peu près décemment.”

Déposition d’Ernst von Weizsäcker, 1948, International Military Tribunal

Ernst von Weizsäcker est inculpé à Nuremberg. L’ancien secrétaire d’État au ministère des Affaires étrangères a participé aux préparatifs de la conférence de Wannsee effectués par son ministère. Lors de sa déposition devant la cour en 1948, il tente d’esquiver ses responsabilités. Il intègre les conditions régnant à Gurs dans sa stratégie de défense. D’abord condamné à sept ans de détention, le secrétaire d’État né à Stuttgart est amnistié en 1950.

Kurt Lischka, responsable des déportations de Drancy vers Auschwitz-Birkenau, vit sans être inquiété à Cologne après la guerre. Il y est découvert par Beate et Serge Klarsfeld. Parce que son extradition en France ou un procès en Allemagne semblent impossibles, les Klarsfeld tentent de le kidnapper en 1971. Il faut attendre un amendement législatif pour que le tribunal de grande instance de Cologne ouvre une procédure. À l’issue du procès mené en 1980, Lischka est condamné à une peine de dix ans de prison, dont il purge les deux tiers. Il décède en 1989 à Brühl.<br />
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« Justice, enlèvement, n° 1 », 29.3.1971, Der Spiegel
© Der Spiegel
Kurt Lischka, responsable des déportations de Drancy vers Auschwitz-Birkenau, vit sans être inquiété à Cologne après la guerre. Il y est découvert par Beate et Serge Klarsfeld. Parce que son extradition en France ou un procès en Allemagne semblent impossibles, les Klarsfeld tentent de le kidnapper en 1971. Il faut attendre un amendement législatif pour que le tribunal de grande instance de Cologne ouvre une procédure. À l’issue du procès mené en 1980, Lischka est condamné à une peine de dix ans de prison, dont il purge les deux tiers. Il décède en 1989 à Brühl.

« Justice, enlèvement, n° 1 », 29.3.1971, Der Spiegel
« Justice, enlèvement, n° 1 », 29.3.1971, Der Spiegel
© Der Spiegel
« Justice, enlèvement, n° 1 », 29.3.1971, Der Spiegel
« Justice, enlèvement, n° 1 », 29.3.1971, Der Spiegel
© Der Spiegel
« Justice, enlèvement, n° 1 », 29.3.1971, Der Spiegel
© Neue Zürcher Zeitung
« Décès du collaborateur et ministre Papon », 19.2.2007

Secrétaire général de la préfecture de Gironde, Maurice Papon est chargé et coresponsable des arrestations et déportations à partir de 1942. Après la Libération, il est nommé préfet de Paris, puis ministre du Budget. C’est seulement à l’issue de sa carrière qu’une plainte est déposée contre lui. Le procès qui s’ensuit s’achève en 1998 par un verdict de culpabilité. Pour raison de santé, Papon ne reste que trois ans derrière les barreaux. Il meurt en 2007.

© Le Monde
« L’Etat et les juifs », 18.7.1995

Le 16 juillet 1995, le président Jacques Chirac rompt avec la posture de ses prédécesseurs. Lors de la cérémonie commémorative de la rafle du Vél’ d’hiv’, il reconnaît la coresponsabilité de la France dans la déportation des Juives et des Juifs : « La France, patrie des Lumières et des Droits de l’Homme, terre d’accueil et d’asile, la France, ce jour-là, accomplissait l’irréparable. Manquant à sa parole, elle livrait ses protégés à leurs bourreaux. »

© Birgit Franz und Georg Maybaum
Photo d’une visite du cimetière par Marc Weigel devant la pierre tombale de Josef Bürckel, 2014

La tombe de Joseph Bürckel, chef du Gau Saarpfalz, se trouve dans le cimetière central de Neustadt sur la Weinstraße. Depuis quelques années, elle donne lieu à des débats animés sur le sort à lui réserver. En 2017, le Conseil régional de la Conservation des bâtiments historiques de Rhénanie-Palatinat recommande de contextualiser la sépulture. Sans suite à ce jour. La question demeure : quelle attitude adopter face aux tombes des criminel·le·s de guerre ?